Eloge de la bassesse

Posté par: Philippe Donnaes in OGMMillauenvironnementecologie on Print PDF

Philippe Donnaes

«C’est avoir tort que d’avoir raison trop tôt.» (Marguerite Yourcenar)
«Science sans conscience n’est que ruine de l’âme.» (Montaigne)
Ainsi donc l’image high-tech de notre bonne ville de Millau serait salement écornée à l’export si l’on en croit la veille médiatique qu’opèrent certains lecteurs insomniaques (voir article publié la semaine dernière sous le titre «Bassesse», ndlr).

Pire, notre petit coin de terre paradisiaque du Sud-Aveyron apparaîtrait comme une espèce de village gaulois irréductible, abruti par les discours rétrogrades de syndicalistes paysans à la moustache proéminente et gouverné par une bande de politicards calculateurs — pour une fois qu’il ne s’agit pas d’un pléonasme — tournant sur deux neurones. Diantre, ai-je bien lu ? Une overdose de Roundup m’aurait-elle propulsé dans une autre dimension spatio-temporelle ?

Je me précipite devant la glace. Ouf, c’est bien moi. Je recompte vite fait les rides et les cheveux blancs. Tout va bien. Check-up OK. Pas de faille dans le continuum espace-temps. Dommage, car certains lecteurs en proie aux chaleurs de la honte et de la colère mériteraient d’aller faire un tour dans un avenir pas très lointain afin de comprendre que, bien souvent, «le doute est le commencement de la sagesse». Heureusement, l’Histoire nous fournit de salutaires enseignements, à condition de bien vouloir lorgner quelques instants au-dessus des œillères castratrices du journal de 20 Heures de TF1. Combien sont morts ou, au mieux, ont été frappés d’anathèmes pour avoir osé ramer à contre-courant du paresseux fleuve tranquille de la pensée officielle ?

Alors que leurs blasphèmes philosophiques, astronomiques, mathématiques ou biologiques sont devenus, quelques siècles plus tard, des connaissances de base pour n’importe quel gamin qui entre en classe de sixième ! Tout le monde connaît Giordano Bruno, brûlé vif pour avoir osé évoquer l’hypothèse d’un univers infini, et Galilée, obligé d’abjurer ses idées sous la pression de l’Inquisition, ou encore Nicolas Copernic qui aura, par peur de la capacité de nuisance des détenteurs de la Vérité, attendu la fin de sa vie pour publier sa théorie héliocentrique qui allaient mettre fin aux siècles d’immobilisme et de vision bornée du modèle de Ptolémée.

Plus près de nous Ignaz Semmelweiss, médecin à l’hôpital de Vienne dans les années 1845, est sans doute moins connu. Il mourut fou, enfermé dans un asile, après avoir subi toute sa vie les lazzis et quolibets de ses détracteurs, dont bon nombre de blouses blanches de l’ordre des médecins… Le visionnaire autrichien avait simplement eu l’intuition des maladies nosocomiales en émettant l’idée géniale que des organismes invisibles – qui ne seront mis en évidence que quelques décennies plus tard, avec la naissance des microscopes électroniques, et baptisés microbes – pouvaient être à l’origine des infections puerpérales (contractées lors de l’accouchement). Et il avait réussi à faire chuter drastiquement le taux de mortalité dans l’hôpital en imposant une règle d’hygiène toute simple qui consistait à se laver les mains, au moyen d’une solution de chlorure de calcium, avant de pénétrer dans le service d’accouchement !

Mais aujourd’hui l’affaire semble plus grave car non contents de faire leur petite tambouille intellectuelle dans un coin de laboratoire perdu, il paraîtrait que nos modernes «Cassandre» prennent un malin plaisir à jouer du commerce de nos peurs en diabolisant le progrès.

Sans doute les fils de ceux qui, des années plus tôt, avaient évoqué les dangers de l’amiante – le premier rapport qui décrit les risques liés à cette fibre a été écrit en 1906, par un inspecteur du travail de Caen. Il n’est ressorti du tiroir dans lequel il avait été soigneusement oublié qu’en 1990 - du sang contaminé, de l’hormone de croissance, de l’ESB (Encéphalite Spongiforme Bovine).

J’en passe et des meilleurs. Pour hurler avec les vilains petits canards j’ajouterais les pesticides, dont le tout nouveau et fringant chlordécone – interdit depuis 1993 et néanmoins utilisé dans les plantations de banane, il serait à l’origine d’un record du monde dont les antillais se seraient bien passés, celui du taux de cancer le plus élevé de la prostate – les PCB – Poly Chloro Biphényles — plus connu sous le nom de pyralène (1), la téléphonie mobile et, quitte à apparaître comme le champion des rétrogrades, les nanotechnologies.

Je ne m’aventurerai pas sur le chemin du nucléaire qui mériterait, à lui seul, un roman, mais je conseillerai juste à notre lecteur échaudé par les peurs primitives un ouvrage qui, malheureusement, ne devrait pas résoudre ses problèmes d’insomnies : la Supplication de Svetlana Alexievitch (2). Un très bucolique passage, page 26, décrit notamment l’agonie d’un de ces liquidateurs (nom donné aux hommes qui sont intervenus sur le site de Tchernobyl immédiatement après la catastrophe) anonymes dont la chair se détache sur son lit d’hôpital et qui vomit, en s’étouffant, quelques morceaux de son foie et de ses poumons…

A l’heure où la collusion de la science et de la finance semble voiler trop souvent cette conscience qui était si chère à Montaigne, à l’heure où bon nombre de médias inféodés aux pouvoirs politiques et économiques distillent leurs discours infantilisants, à l’heure où une multinationale chimique tente de phagocyter l’univers du vivant en espérant imposer son diktat à l’ensemble de planète, je suis fier d’appartenir à cette petite peuplade d’attardés mentaux populistes (3) réfractaires à la facilité des visions prédigérées.

(1) Voir le film le Monde selon Monsanto
(2) Edition JC Lattès, disponible d’occasion sur Amazon.fr autour de 7 euros.
(3) Avant d’avoir la connotation péjorative d’aujourd’hui le populiste est un partisan du populisme, école littéraire qui cherche à peindre les mœurs de petites gens et ce en s’opposant aux courant mondains et aux styles démodés. Encore des réfractaires à la pensée établie !


Commentaires (3)

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Eloge de la bassesse
Ecrit par Marcel , 02 juin 2008
Bravo M. Donnaes. Quelle démonstration. Quel "Eloge de la sagesse". Vous lire est un plaisir. Continuez à alimenter ce blog que vous ouvrez le premier.
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Et l'auge, de là-bas, cesse
Ecrit par François , 04 juin 2008
Si toujours vénérer la prophétie du journal de TF1 est affaire de niais, toujour s'y opposer...
Les phrases des grands de ce monde sont belles parce qu'elles s'associent toujours à un exemple qui leur va bien.
Mais les théories par l'exemple ne sont souvent qu'évanescentes.
Lorsque l'on rame à contre courant, on peut royalement ouvrir sa gueule... si l'on finit par avoir raison. Mais combien de fois a-t-on tort en silence? alors, bien sûr, les moustachus ne se souviendront que de la première hypothèse...
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Le retour de la grande gueule
Ecrit par Ph.Donnaes , 18 juin 2008
Bonjour,
Un mauvais jeu de mots, ou peut-être s'agit-il d'une contrepèterie (toutes mes excuses mais je suis très mauvais en ce domaine) ne suffisent pas à étayer une démonstration fantomatique. Quant aux microbes et à la radioactivité, il va falloir que je ressorte mes cahiers de secondaire pour vérifier qu'il s'agit bien de théories...
Et méfions nous de ceux qui rament à contre-courant, ce ne sont peut-être pas ceux qu'on pense...
Et comme vous semblez apprécier les citations je conclurai par le moustachu (et barbu!) Hippocrate: "La vie est courte, l'art est long, l'occasion fugitive, l'expérience trompeuse, le jugement difficile".
Bien cordialement.

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