La sonnerie du radio-réveil arracha Laurent des bras de son vieil ami Morphée. Un matin triste commençait à poindre à travers le léger voile d’une bruine glaciale. « Encore une journée à se les geler grave » songeât-il avec résignation en imaginant les heures qu’il allait devoir passer, perché dans un coffrage, en plein courant d’air, à quelques centaines de mètres, sur le chantier de construction de cette énième tour de la Défense sur laquelle l’entreprise de BTP qui l’employait oeuvrait depuis quelques mois.
« Mais bon, c’est moins pire que le viaduc perdu au cœur du Cantal sur lequel j’ai passé trois années entières » se consola t-il. Laurent n’avait pas toujours connu ces conditions de travail pénibles qui en avaient usé plus d’un, avant même que ne retentisse le carillon libérateur de la retraite. Cette espèce de mirage salvateur qu’il entrevoyait, comme la terre promise, sur la ligne d’horizon fatiguée de ses soixante-cinq ans.
Lorsque le bureau d’étude, dans lequel il travaillait comme maître projeteur le licenciât, il ne put jamais retrouver un poste équivalent. Internet et les informaticiens indiens étaient passés par là, même si certains conducteurs de travaux s’arrachaient les cheveux en perdant des journées entières à reprendre les cotes fantasques et fantaisistes des plans que leurs transmettaient de lointains prestataires délocalisés!
La mode du hard discount s’était immiscée dans tous les esprits, même au cœur des chaînes industrielles. Il avait essayé de se battre et faire jouer son réseau professionnel. Mais l’ANPE l’avait rattrapé. A bac+4 il avait, bien entendu, rejeté les deux propositions de chauffeur de toupie béton que lui avait transmises l’agence locale dont il dépendait.
Mais il n’avait pu se dérober à la troisième. C’était la loi. Impossible de refuser plus de trois « suggestions » d’emploi situées dans son secteur d’activité. Et comme les ferrailleurs font eux aussi partie du vaste monde de la construction… Laurent alluma la petite plaque électrique que lui avait gentiment prêté un de ses collègues portugais.
Un bon café chaud allait réchauffer ses vieux os fatigués. Cela faisait presque deux mois qu’il attendait que la compagnie Hilouichin Gazoduc lui rétablisse son compteur bloqué suite à un retard de paiement dont il n’était absolument pas responsable.
Il avait mis plus de quinze jours avant de pouvoir joindre un interlocuteur. Comme le bureau départemental était à l’autre bout des Hauts-de-Seine et qu’il n’était ouvert qu’une matinée par semaine, entre 9h37 et 11h48, il avait grillé son forfait de portable en composant tous les jours, durant les deux poses quotidiennes de cinq minutes qui étaient accordées aux ouvriers, le numéro vert surtaxé qui figurait en tête de sa facture. Mais tout cela n’avait rien d’original.
C’était devenu du classique. Du banal. Du quotidien. De la routine. Laurent avait mis longtemps à comprendre. Il se revoyait encore en train de manifester, un dimanche de novembre, avec une soi-disant association de citoyens en colère, contre ces privilégiés de fonctionnaires qui prenaient les usagers en otage. « Libertés chéries », un sous-marin du parti au pouvoir. Désormais il n’y avait plus qu’une liberté, celle de fermer sa gueule.
Les « privilégiés » avaient disparu, digérés dans le terrible maelström des privatisations et de la chasse au rendement. Le droit de grève, acquis de haute lutte, était définitivement mort au cours de cet ultime affrontement de novembre 2007. Laurent avait mis longtemps à comprendre que cet ultime bataille était en fait la sienne. Il faut dire que tout avait été parfaitement orchestré par le pouvoir en place et certains responsables syndicaux au tour de taille inversement proportionnel à leur conscience sociale.Diviser pour mieux régner. Un vieux principe qui avait, une nouvelle fois, fait ses preuves.
La base avait tenté un ultime baroud d’honneur mais l’opinion publique décérébrée, heureuse d’immoler les sorcières que la vindicte politicienne lui offrait en pâture, avait fait son travail de chien de berger. Laurent avait mis longtemps à comprendre. Jusqu’au jour où la machine à broyer le saisit à son tour dans ses crocs impitoyables. Terrible spirale de la chute. Lente agonie de la déchéance. Ce fut tout d’abord la mort de sa fille, victime d’une automobile qui eut la mauvaise idée de la renverser un jour où le service des urgences, rebaptisé depuis plateforme multidisciplinaire d’assistance médicalisée, affichait complet.
Puis ce fut le départ de sa femme, peu après son licenciement, vers d’autres bras plus à même de lui garantir une certaine continuité avec le train social qui était, jusqu’alors, le leur. Puis le retour des attentats. Terroriser pour mieux régner.
La foule bien pensante avait applaudi des deux mains à la réactivation du dispositif vigipirate, le président Sarschyzo instaurant même un niveau d’alerte supplémentaire, le brun, sur l’échelle de la peur programmée. Bien sûr, il y eut quelques rares journaux à expliquer que cette montée du terrorisme résultait, pour beaucoup, de certains engagements militaires décidés, en parfaite opacité, par le gouvernement.
Mais cela faisait déjà longtemps que la presse indépendante était morte et que les grands médias, inféodés aux magnas de l’industrie, ne reléguaient plus que des informations soigneusement filtrées, digérées et rewritées.
Laurent sentit brusquement une douleur lancinante dans la mâchoire. Son début de cataracte avait explosé sa franchise médicale et cela faisait longtemps que les portes du cabinet dentaire lui étaient interdites.
Heureusement que François, son copain ferrailleur et ancien dentiste, allait lui arranger en douce, pendant la pose de dix heures, cette molaire qui le faisait souffrir.
Comment François avait-il atterri là ? Condamné par l’ordre des dentistes, pour avoir soigné gratuitement ceux qu’on appelait, à l’époque, des SDF. Mais quel rapport entre un dentiste et un ferrailleur ? La pince mon brave, la pince… Et cette fameuse troisième « suggestion »… La sonnerie du radio-réveil arracha brutalement Laurent des bras de Valérie. « Putain de rêve », songeât-il.


